Le sens derrière les mots.

Lorsqu’au sein d’une équipe nous abordons la question de l’égalité, il est plutôt courant de trouver un consensus : tout le monde est pour. Cela pourrait me réjouir (en tant que chargée de mission genre &égalité) en me laissant croire qu’il s’agit d’un bon départ, attention ceci est un leurre et un lieu commun dans notre métier. Si au sein de cette même équipe vous commencez à affiner grâce à quelques questions la définition que chacun-e donne à cette notion. Alors, l’ambiance se gâte très vite. Et cette agitation laisse certain-e-s perplexes, “mais nous sommes déjà égaux”!  une illusion d’égalité achevée, une croyance inébranlable… “mais voyons l’égalité ne peut avoir qu’un seul sens !”?? Zut, va falloir déconstruire …

Pas de panique, quelques sociologues et philosophes nous ont débroussaillé le terrain. Déjà François Dubet, en 2011, rappelle dans son ouvrage sur l’égalité intitulé les places et les chances, que cette notion recouvre des conceptions de la justice sociale bien différentes.

La première “vise à réduire les inégalités entre les postillons sociales ; la seconde cherche à promouvoir l’égalité des chances d’accéder à toutes les positions sociales“.

Ces deux conceptions selon Dubet, ont une visée commune celle de réduire la tension inhérente aux sociétés démocratiques, entre l’affirmation de l’égalité de tous et les inégalités sociales réelles. Les solutions que portent ces deux conceptions ont l’objectif de réduire certaines inégalités, de les rendre acceptables sinon parfaitement justes. 

Ces postures reconnaissent que l’égalité de droit dite “formelle”, qui est un droit fondamental, ne garantit pas l’égalité de faits ; les inégalités subsistent.  L’égalité des chances ne remet pas en cause les systèmes qui fondent les inégalités entre les groupes sociaux et font que les positions sociales sont distribuées inéquitablement ; elle ouvre les mêmes droits à tous. Elle vise davantage à lutter contre les discriminations qui s’opposent à la réalisation “du mérite permettant à chacun d’accéder à des positions inégales au terme d’une compétition équitable, dans laquelle des individus égaux s’affrontent pour occuper des places sociales hiérarchisées“.  L’égalité des places s’attaque davantage aux inégalités de fait, qu’elle cherche à compenser (réduire les écarts de salaires, améliorer les conditions de travail,etc.).   Ces deux positions sont en tension, ce qui explique aussi les débats interminables (cf. le début de l’article) car toujours selon le sociologue François Dubet “je peux, soit abolir la position sociale injuste, soit permettre aux individus de s’en échapper sans mettre en cause ladite position“.  L’égalité des places nécessite que soient pensés les systèmes d’attribution des compensations et de mesure des inégalités, comme étant potentiellement aveugles aux systèmes d’oppression, sans quoi ils pourraient être conservateurs. L’égalité des chances peut laisser s’installer et se creuser les inégalités, si bien que nul ne puisse franchir le fossé entre les différentes positions sociales qui se rigidifient.

Quelle posture adopter alors ? 

Les sociologues du genre et du travail nous invitent justement à adopter une posture critique, à déconstruire les fausses évidences ; elles montrent que, justement, penser l’égalité ne peut se faire sans mettre à jour les systèmes d’oppression et rendre compte des écarts qui perdurent entre les groupes sociaux. Bref, il faut percer l’illusion d’égalité. [À suivre donc…]  

Dubet, François.”Égalité des places, égalité des chances”, Études, vol. tome 414,N°1,2011, pp.31-41